À l’heure où les outils numériques bouleversent les pratiques de la maîtrise d’œuvre, le chantier du Grand Palais offre un terrain d’observation rare : celui d’une architecture patrimoniale qui, tout en s’appuyant sur le BIM, les nuages de points ou les images de synthèse, demeure profondément ancrée dans les fondamentaux du diagnostic architectural enseignés à l’École de Chaillot.

Le Grand Palais, un laboratoire contemporain de la pensée patrimoniale
À l’heure où les outils numériques bouleversent les pratiques de la maîtrise d’œuvre, le chantier du Grand Palais offre un terrain d’observation rare : celui d’une architecture patrimoniale qui, tout en s’appuyant sur le BIM, les nuages de points ou les images de synthèse, demeure profondément ancrée dans les fondamentaux du diagnostic architectural enseignés à l’École de Chaillot.
Relevé, observation, recoupement des sources, interprétation, hypothèse : autant d’opérations qui structurent depuis longtemps la démarche de projet dans les monuments historiques et qui trouvent dans le numérique non un substitut, mais un prolongement.
L’agence Chatillon Architectes a reçu en 2022 le BIM d’Or pour le travail de modélisation réalisé dans le cadre du projet de restauration du Grand Palais. Fondée par François Chatillon, architecte en chef des monuments historiques, et dirigée par Simon Chatillon, l’agence est spécialisée dans la transformation des lieux construits, entre rénovation de l’existant et création contemporaine.
Dans ce projet exceptionnel —par son échelle, son histoire et sa visibilité internationale— la question de la représentation devient elle-même un enjeu architectural. Restaurer le Grand Palais, monument emblématique de 1900, largement rouvert au public en juin 2025 (après une première ouverture de la nef pour les JO de 2024), c’était intervenir sur une œuvre conçue comme la vitrine technique et culturelle d’une époque et en proposer une lecture renouvelée au XXIe siècle.
Un tel chantier s’inscrit dans un écosystème où interviennent des acteurs majeurs : une maîtrise d’ouvrage emblématique (Le GrandPalaisRmn), des entreprises dont la capacité opérationnelle se mesure à l’échelle industrielle, et des intermédiaires spécialisés -géomètres, bureaux d’études, consultants, AMO BIM— dont les outils et les prestations peuvent profondément influencer la production de la connaissance du bâti.
Dans ce contexte, la position de l’architecte en chef des Monuments historiques, garant de la cohérence du diagnostic et des choix de représentation, implique une vigilance particulière. L’outil numérique peut éclairer, simplifier, structurer ; il peut aussi séduire, tromper, déposséder ceux qui en perdent la maîtrise. Le retour d’expérience du Grand Palais montre ainsi comment la qualité spectaculaire des images produites par la maquette numérique a parfois suscité des interprétations qui excédaient largement son statut de modèle-diagnostic.
Maîtriser la représentation : un choix fondateur de la démarche de projet

Depuis plus de trente ans, l’agence Chatillon Architectes a choisi une voie singulière : intégrer en interne les outils nécessaires pour produire elle-même les relevés et les modélisations indispensables au diagnostic. Longtemps avant l’essor du BIM, dès les années 1990, elle s’est dotée d’une application de modélisation 3B Star UX, puis d’un théodolite laser, puis d’un Leica pour les nuages de points —autant d’outils financés non par goût de la technologie, mais pour garantir un principe fondamental : l’architecte doit rester maître de sa représentation.
Cette démarche s’inscrit dans la lignée directe de l’enseignement du relevé tel qu’il est pratiqué à Chaillot : mesurer, comprendre, vérifier, interpréter. Les outils numériques ne changent ni le geste, ni l’intention. Ils en modifient l’échelle, la rapidité, la précision, mais pas la nature. Car dans l’existant, représenter, c’est diagnostiquer. C’est aussi assumer des zones d’incertitude, hiérarchiser des sources, croiser des données hétérogènes, confronter le plan et la réalité, comprendre la construction autant que la forme.
Déléguer le relevé n’est pas un problème en soi ; mais on ne peut déléguer ni la responsabilité, ni l’interprétation, ni le choix des hypothèses qui structurent la connaissance du monument. Ce principe, avancé parfois à rebours d’usages plus répandus dans la profession, a permis l’élaboration d’une méthode originale pour le Grand Palais, fondée sur un contrôle rigoureux de l’information et sur un va-et-vient permanent entre terrain, archives et modèle.
Clarifier les mots : nuages de points, relevés, modèles, BIM et diagnostic
Avant d’aborder la question du BIM patrimonial, ou H-BIM, il est indispensable d’établir un vocabulaire commun. Les confusions fréquentes entre nuage de points, relevé de géomètre, modèle numérique, maquette BIM et diagnostic sont à l’origine de malentendus parfois lourds d’enjeux.
- Le nuage de points offre une précision remarquable, mais il n’enregistre que la surface visible, sans permettre d’interpréter ce qui est masqué.
- Le relevé de géomètre, indispensable, ne peut rendre compte de la structuration interne et nécessite toujours une lecture architecturale.
- Le modèle numérique organise les données dans une base cohérente, mais son degré de détail relève d’un enjeu de faisabilité, puisqu’il ne peut être plus exact que les données initiales.
- Le BIM implique un processus contractuel, une chaîne de responsabilités et un niveau de détail stable dans le temps.
- Le diagnostic numérique vise à rendre intelligible l’état d’un bâtiment, en intégrant archives, hypothèses, relevés, observations et zones d’incertitude.

La confusion entre ces outils peut conduire à des attentes irréalistes ou à une utilisation inappropriée du modèle. C’est pour éviter cet écueil que la modélisation du Grand Palais a été clairement définie dès l’origine non comme un BIM d’exécution, mais comme un diagnostic patrimonial numérique, dont l’objectif était d’appréhender la logique constructive de 1900.
Archives, relevés et hypothèses : comprendre la logique constructive originelle
Le Grand Palais est un édifice d’une complexité exceptionnelle. Son immense nef métallique, ses galeries, ses volumes assis sur un sol fortement hétérogène, ses déformations progressives liées à l’enfoncement dans les terrains proches de la Seine, imposent un travail patient de recoupement.

Les plans de 1900, d’une qualité remarquable, ont offert un socle précieux. Ce fonds d’archives —hérité des trois architectes du Grand Palais, Henri Deglane pour la nef, Albert Thomas pour le Palais d’Antin et Albert Louvet pour le bâtiment intermédiaire avec son extraordinaire escalier Art Nouveau— constituait un matériau d’une rare générosité. La quantité et la finesse des documents produits pour l’Exposition universelle de 1900 dépassent largement ce que l’on rencontre habituellement : sections de poutres, profils d’arcs, remplissages de planchers, modénatures, trames, portées… Un ensemble d’une ampleur inhabituelle, qui permettait véritablement de “lire” la pensée constructive du projet originel.
Mais encore fallait-il déterminer dans quelle mesure ils correspondaient à la réalité construite.
La méthode adoptée a reposé sur plusieurs opérations :
- recalage précis et exhaustif des plans d’archives, mis à l’échelle et corrigés pour correspondre aux axes réels ;
- superposition de coupes issues du nuage de points, dans les zones où celui-ci était réalisable ;
- comparaison systématique avec les relevés de géomètre, toujours interprétatifs ;
- allers-retours sur site pour déterminer, en cas d’écart, s’il s’agissait d’une déformation, d’une erreur de mesure ou d’une variation constructive.
Ce travail a révélé une concordance remarquable : les plans d’origine reflétaient avec une grande fidélité l’édifice réellement construit, dans une fourchette avoisinant les 90–95 % de correspondance.
Les écarts observés —quelques centimètres d’une trame à l’autre— relevaient des tolérances de mesure ou de phénomènes mineurs. Pour les déformations horizontales ou les affaissements, impossibles à modéliser précisément sans relevé post-curage, il a été décidé de ne pas les intégrer. Cette logique est cohérente avec une démarche patrimoniale : on modélise ce que l’on sait et on signale ce qu’on ne sait pas.
Pour lire la fin de l’article, cliquer ici
